Une ville de taille moyenne, sans attraits particuliers. Ni spécialités culinaires, ni cathédrale gothique, ni vestiges romains. Trois lignes dans le Larousse des noms propres grâce au peintre impressionniste qui y a longuement séjourné - afin d'attirer quelques touristes, on a donné son nom au musée municipal. Un cinéma aux sièges sans appuie-tête, particulièrement inconfortables. Un taux de chômage sensiblement égal à la moyenne nationale. Une délinquance sur voie publique en légère augmentation. Un maire de droite, mais dont la carrière politique a commencé à gauche. Une ruelle Neuve aux commerces décrépis. Une impasse du Bout-Du-Monde, où une agence de voyage a eu la bonne idée de s'implanter. Un centre-ville piéton, dont les lampadaires post-modernes arrivés en même temps que l'euro divisent toujours - laids et chers pour les uns, magnifiques mais chers pour les autres. D'autres artères, encore, aux patronymes dépourvus d'aspérités...
Et puis une rue de Belfort, dont le revêtement a été récemment refait. Devant la
vitrine de l'auto-école Alain conduite, une lycéenne fait peser tout le poids de son corps sur sa jambe gauche. Elle masque les derniers chiffres d'une plaque minéralogique détournée à des fins publicitaires, et sur laquelle figure un numéro de téléphone. Elle se demande pourquoi un certain Théo n'a pas répondu à son dernier S.M.S. « T vi1 2m1 en kour? Biz, Alex », ça prêtait à confusion? Vraiment stupide, ce Théo. Si elle est amoureuse de lui? Sûrement pas. Ou alors juste un peu.
Dans une heure et quart, d'une écriture tordue, reconnaissable entre mille, elle tentera de répondre à la question « Peut-on faire n'importe quoi n'importe comment? ». Tout en mordillant le bouchon de son stylo noir, elle se souviendra d'une phrase de Kant qui n'a rien à voir avec le sujet, mais qu'elle décidera de caser. Elle se dira aussi que, pour le bac, elle n'a pas le droit à l'erreur. Parce que sa grande soeur a eu mention très bien; qu'elle enseigne les mathématiques à des classes préparatoires ; qu'elle s'est mariée l'été dernier avec un développeur de progiciels éducatifs, sous les hourras d'une flopée de noms à particule. Fichue pression sociale.
Dans vingt minutes, sous les engueulades de son moniteur, Alexandra paniquera dans le dense trafic du début de matinée. Ça calera, ça mettra marche les feux de route et l’autoradio au lieu du désembuage des vitres arrière, ça se rongera les
ongles façon french manucure, maquillage permanent, extensions de cils à des prix défiant toute concurrence. Voilà ce que propose la boutique Room Beauty qui jouxte l'auto-école. L'annonce retient l'attention d'une vieille femme noyée dans un anorak vert, et lestée de deux sacs en plastique Leader Price. Ses doigts jaunis par quarante-sept ans de cigarettes sans filtre auraient bien besoin d'une manucure. Malheureusement, ces prix « défiant la concurrence » demeurent trop élevés. Elle marmonne quelque chose, puis s'éloigne. Elle claudique jusqu'à un bureau de tabac. Sur la route, dans une poubelle remplie de tickets de bus compostés, elle se déleste d'un
mouchoir usagé tombe à ses pieds. Le jeune homme l'observe intensément. Quelle drôle de bonne femme. Un personnage idéal pour une nouvelle, se dit-il. Elle s'intégrerait parfaitement à l'histoire qu'il se raconte en attendant un autobus numéro cinq...
Il pianote nonchalamment sur le banc. Il essaie d'imaginer comment cette femme se débrouille au quotidien. Plonger la main dans d'autres poubelles, en retirer la nourriture que d'autres jettent, ou bien des paquets de cigarettes vides, qu'elle collera ensemble pour former des chaises. Nourrir ses onze chats de boîtes de pâté à l'odeur nauséabonde. Passer quinze heures par jour devant des téléfilms américains où l'amour est à l'horizon, à tout prix, ou bien n'a pas d'âge. Cette vieille pourrait croiser le héros de la nouvelle. Au lieu d'écraser la gamine qui attend sa leçon de conduite, et qui a retenu l'attention de l'élégant durant deux bonnes minutes, il pourrait renverser cette loque puante. Avant de commettre un délit de fuite. Parfait, ça... Il ne lui manque que la chute.
Le cinq arrive, il se lève lentement, avec élégance - pour se rasseoir aussitôt, un six, fausse alerte. Le deuxième six en dix minutes, et toujours pas de cinq. Curieux. Deux personnes descendent. Par l'arrière, une pauvre petite fille riche aux doigts remplis de bagues - jolies jambes, mais trop maquillée, trop bien coiffée, pas du tout son style. Et puis, par l'avant, alors que le bus allait redémarrer, un étourdi se décide à demander l'ouverture des portes. Cheveux coupés en brosse, costume rayé aux manches légèrement trop longues, des yeux d'un bleu délavé. Il presse
le pas, traverse la rue en courant. Dans la sacoche qui prolonge son bras, un ordinateur portable. Sur le disque dur, un rapport consacré à l'inégalité d'accès aux ressources numériques - et sa version condensée, bâtie sous forme de diaporama Powerpoint. Dans moins de trois heures, il présentera ce maudit rapport à un parterre de spécialistes, dont le crâne chauve de son directeur. Il échangerait volontiers son ordinateur contre une thermos de café. Ses yeux sont lourds, il voudrait s'étendre, et dormir. Il n'a pas pris de petit déjeuner, même pas un verre de jus d'orange, il n'y en avait plus dans le frigo. Il faudra songer à en acheter en rentrant, dans cette supérette glauque de la rue Jeanne d'Arc qui a le sérieux avantage de fermer à vingt et une heures.
Il croise le regard vide d'un
couteau suisse. Voilà comment il aime se définir. Il a plié des serviettes dans des grands restaurants, débité de la viande dans l'arrière-boutique d'une boucherie, vendu des pull-overs sur les marchés, manié la truelle, le balai, démonté les chapiteaux de cirques itinérants, porté des caisses d'abricots, débouché des éviers. A cela s'ajoutent divers activités illicites - revente de drogues diverses et variées, vol d'autoradios, et des voitures qui vont avec. Il peut changer de job en un battement de paupières, parce qu'on lui a mal parlé, parce qu'il s'ennuie, parce que ça paye mieux sur le chantier d'à côté. Un polyvalent. Un homme à tout faire.
Et quand il ne travaille pas?
Il aime suivre des femmes.
Comme ça, pour le plaisir.
Cela fait plusieurs rues qu'il a repéré ce pantalon en cuir, et le petit cul qui danse dedans. Un sacré morceau, se dit-il en faisant tourner dans sa bouche un bonbon à la menthe. Il pourrait la suivre jusqu'à son bureau. Puis l'attendre toute la journée au pied de l'immeuble. Il n'a rien d'autre à faire aujourd'hui - depuis sa sortie de prison, des missions d'intérim de courte durée, et encore. Ensuite, reprendre la filature jusqu'à son domicile. Se faufiler derrière elle avant que la porte de l'immeuble ne se referme. La suivre dans l'escalier, à pas légers. Au moment où la clé s'introduit dans la serrure, lui plaquer une main sur la bouche. La pousser violemment à l'intérieur, refermer la porte d'un coup de pied... Allez, si elle tourne à droite, elle a la vie sauve... Elle tourne à
gauche, entre dans le magasin où elle a l'habitude de faire ses courses. Tout au fond, derrière le coin librairie, un Photomaton. Elle tire le rideau, entre dans la cabine. Parcourt un dépliant expliquant qu'on ne doit plus sourire sur les clichés d'identité officiels. Referme le rideau en soupirant. Elle a une sainte horreur des photos. Tout le monde la trouve photogénique : elle, ce qu'elle voit, c'est une dent de travers, un nez épaté, un bouton d'acné, une adolescente attardée au physique difforme. Mais là, c'est pour la bonne cause. Un dossier, un concours administratif, la perspective d'un emploi stable, après deux ans de contrats précaires.
Elle ferme le rideau, prend place sur le tabouret, appuie sur un bouton rouge. Deux pièces de deux euros sont propulsées dans la machine. Une voix mécanique demande d'ajuster la position du visage par rapport à un carré lumineux. Elle se lève, fait tourner plusieurs fois le tabouret dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, s'assied à nouveau. Une main droite dans les cheveux, un regard concentré. Nouvelle pression sur le bouton rouge, flash. Souhaite-t-elle remettre ça? Réponse négative. Les photos seront prêtes dans cinquante neuf secondes, cinquante huit, cinquante
pièces de un ou deux centimes serrées dans un porte-monnaie en cuir noir, des reçus de carte bleue vieux de six mois, une crème nourrissante pour mains très sèches, un livre de poche à la tranche cassée (Duteurtre, Le voyage en France, un cadeau de son chéri). Des clés de voiture, de l'appartement, du cellier, de la maison de ses parents en Lozère, un paquet de cigarettes mentholées acheté au Luxembourg, une trousse de maquillage. Un peigne, un miroir. Un briquet fushia. Des choses tout à fait essentielles, ou bien absolument nécessaires. Mais, dans ce sac à main très chic, imitation croco, fermé à l'aide d'un tourniquet doré, il manque un objet essentiel. Son téléphone portable. Un quart d'heure plus tôt, dans le bus, elle se voit nettement en train de faire défiler un message. Un texto écrit par sa petite soeur, une erreur de destinataire, à n'en point douter - son « T vi1 2m1 en kour? Biz Alex » l'a laissée perplexe. Ensuite...
Un boule d'angoisse se forme dans son ventre. Le téléphone a dû glisser entre les sièges. Que faire, alors? Espérer que son voisin - cheveux coupés comme dans les années quatre-vingt, costume acheté en promo dans un supermarché, beau mec, vraiment, mais beaucoup moins de classe que l'homme qui patientait à l'arrêt du bus où elle est descendue - l'aie ramassé, et trouve un moyen de le lui rendre? Faire bloquer sa ligne et sa carte S.I.M. ? Mauvais début de journée, en tout cas. Déjà que cette S.D.F.aux ongles dégueulasses lui a démis l'épaule deux minutes plus tôt en sortant d'un bureau de tabac où elle a sûrement dépensé son R.M.I. en jeux à gratter...
Son sac choisit ce moment pour vibrer. Des vibrations, puis une Polonaise de Chopin. Elle met plusieurs secondes à réaliser ce que cela signifie : son Samsung dernier cri, écran tactile, appareil photo rempli de pixels, lecteur mp3, connexion Internet, n'est pas entre les mains d'un voyou à casquette qui se serait empressé d'appeler le Maroc ou l'Algérie pendant six heures. La voilà soulagée.
Bien-sûr, il est déjà trop tard pour répondre. C'était sans doute Marie, elle en a fini avec ses photos d'identité, elle doit déjà être en train d'hésiter entre un chemisier gris et un chemisier mauve, ou encore
cette bourgeoise à jupe portefeuille, tiens. Elle à quoi, vingt-cinq, trente ans? Il l'imagine en train de donner des cours de maths à une armée d'élèves indisciplinés, de croiser les jambes sous son bureau en parlant du carré de l'hypoténuse. Très érotique, ça. Oui, elle doit être prof. Plus à son goût encore que le pantalon en cuir de tout à l'heure. Du reste, il n'a jamais fait dans la bourgeoise. Il rêve déjà de lui passer un cutter sur la gorge, lentement, embrasser goulûment son rouge à lèvre Dior, déchirer sauvagement son string Chantal Thomass... Il va se coller à elle pendant une demie-heure, mais seulement si elle
s'attarde devant une boutique de sous-vêtements bradés pour cause de travaux imminents... Un vieil homme à la peau parcheminée pénètre dans une cabine téléphonique, puis ressort aussitôt : non, on ne peut pas retirer d'argent dans cet appareil... Un employé municipal ramasse un mégot de cigarette à l'aide d'une pince télescopique... Un utilitaire jaune poussin quitte sa place de parking sans mettre son clignotant...
Et puis, à cause d'une phrase lancée le matin même par celui qui partage sa vie, et qui lui revient subitement à l'esprit, une grande blonde sanglée dans un tailleur strict se met à sourire. Ajoutant un peu de douceur au désordre de la rue de Belfort. Et de la ville. Et du monde.
A.D.
1 commentaires:
Ce que j'aime, chez toi, c'est ce penchant pour la radiographie sociologique. Ces petits riens de la vie quotidienne, tu n'as pas ton pareil pour en rendre le rendu émotif.J'aime bien. Point barre!
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