Tête nue
- Vous en avez encore pour longtemps?
Grand parut s'animer, la chaleur de l'alcool passa dans sa voix.
- Je ne sais pas. Mais la question n'est pas là, docteur, ce n'est pas la question, non.
Dans l'obscurité, Rieux devinait qu'il agitait ses bras. Il semblait préparer quelque chose qui vint brusquement, avec volubilité.
- Ce que je veux, voyez-vous, docteur, c'est que le jour où le manuscrit arrivera chez l'éditeur, celui-ci se lève après l'avoir lu et dise à ses collaborateurs : " Messieurs, chapeau bas! "
Cette brusque déclaration surprit Rieux. Il lui sembla que son compagnon faisait le geste de se découvrir, portant la main à sa tête, et ramenant son bras à l'horizontale. Là-haut, le bizarre sifflement semblait reprendre avec plus de force.
- Oui, disait Grand, il faut que ce soit parfait.
Quoique peu averti des usages de la littérature, Rieux avait cependant l'impression que les choses ne devaient pas se passer aussi simplement et que, par exemple, les éditeurs, dans leurs bureaux, devaient être nu-tête.
Albert Camus, La peste (Gallimard, 2008 - nouvelle édition, coll. "Folioplus classiques")
Libellés : Lu et approuvé



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