Où l'on parle de Michel Houellebecq, de mondialisation, et de l'Arc de Triomphe

Aujourd’hui je vais m’illustrer dans l’art du copier-coller…

Lue sur le blog de l’écrivain Guillaume Chérel, la critique aussi percutante qu'élogieuse d’un recueil de nouvelles que je viens tout juste de finir, et que j’ai refermé avec tristesse (trop court) et effroi (« jamais je ne serai capable d’écrire des histoires aussi justes », songe-t-il avant de poser son stylo). Le livre : Pourquoi nous avons faim. L’auteur : Dave Eggers. Morceau choisi du billet du (non moins brillant) Chérel : « David Eggers est un rebelle souriant. Farouchement indépendant, il a refusé les ponts d’or des grands éditeurs pour publier librement des nouvelles d’auteurs en devenir (Rick Moody, William.T. Vollman, David Foster Wallace, et passage de Zadie Smith) dans sa revue McSweeney’s, lancée à San Francisco en 1998, et qui connaît aussi un succès phénoménal. Très en verve, décidément, Gallimard a eu la bonne idée de publier cette revue avant-gardiste, peu avant le nouveau livre du nouveau génie américain. On retrouve le charme originel de sa première œuvre. L’humour noir y fait encore des merveilles et le rire est de plus en plus jaune. Ses personnages (tous américains) sont désemparés. Qu’ils soient touristes blasés, ou vieillards nantis, ils vivent dans l’abondance mais manquent d’amour et d’idéaux, et restent sourds et aveugles aux ravages causés par la Mondialisation. Moralité de ces fables cruelles sur l’aliénation contemporaine : il en ressort qu’il n’est de salut que dans l’utopie, voir le fantastique ; ça console… aide à survivre. »

Et puis ces phrases chipées dans la Désencyclopédie... Hop, deux articles au hasard :
« Arc de triomphe : Célèbre monument de Paris. Désigné également par l'expression "tombe du soda inconnu" car on y a enterré une boisson gazeuse dont on ignorait la nature. »

« Michel Houellebecq : (...) Jeunesse : Houellebecq est moche et pessimiste, il ne baise pas. Début de l'âge adulte : Houellebecq écrit de la poésie ; il peut donc baiser, mais seulement des moches. Âge adulte : Houellebecq écrit des romans, il peut donc baiser tout ce qui bouge.
»

Une histoire de militants


Voici un excellent roman-bd que nous conseillons à tous ceux, jeunes et moins jeunes, qui souhaiteraient (re)découvrir l’histoire du syndicalisme (ici les JOC et la CFDT) dans les campagnes, de l’après-guerre à l’élection de Mitterrand.

L’action se déroule dans la région conservatrice des Mauges, dans le Maine-et-Loire. Etienne Davodeau raconte l’histoire de ses parents, plus particulièrement leur expérience initiatique militante, forgée entre l’Usine et l’Eglise : d’abord des activités organisées autour des jeunesses catholiques, puis militantisme syndical et enfin, engagement politique.
Plusieurs références historiques y sont abordées : mai 68, guerre d’Algérie, élections de 1981…
Du point de vue du travail, certaines activités de fabrication manuelle de chaussures y sont décrites avec une minutie à en faire palir les plus ergonomes d'entre nous ; et pour ça aussi, cet ouvrage vaut son pesant d'or !
Le parcours et les aspirations des acteurs de ce roman-bd sont finalement ceux d’une France à la recherche de justice et de progrès social. On peut y observer à quel point les militants contribuent à faire l’histoire !

Les Mauvaises gens, une histoire de militants, Editions Delcourt, 184 pages.

Débat de fond (1) : pourquoi le Capital ne participe plus au salaire, à l'emploi et à l'investissement ?

La note économique n°100 du Centre Confédéral d'Etudes Economiques et Sociales (CCEES) de la CGT pose cette question. L'introduction de cette note nous paraît essentiel d'être présentée, particulièrement dans le contexte des présidentielles :
"Les sociétés du CAC40 ont versé en 2005 plus de 35 milliards d'euros à leurs actionnaires, en croissance de 40%, par rapport à 2004, soit 36% de leurs bénéfices.
D'après la théorie économique libérale, les profits sont censés financer les investissements, la croissance et l'emploi. Cette thèse sert notamment à refuser aux salariés les légitimes augmentations de salaires.
Cette théorie est invoquée par le MEDEF quand les salariés demandent la reconnaissance des qualifications, ou quand ils proposent une remise en cause des exonérations de cotisations sociales : écorner les bénéfices et les dividendes pénaliserait l'investissement, c'est un des leitmotivs du MEDEF, avec la menace d'expatriation des capitaux.
Or, que constate-t-on depuis une vingtaine d'années ? Les pratiques patronales, la pression sur les salaires, la précarisation des emplois d'une part, et d'autre part la libéralisation, la politique monétaire et fiscale, les privatisations ont eu pour conséquence une forte augmentation de la part des profits dans la valeur ajoutée, et surtout des dividendes versés aux actionnaires. Dans le même temps, la part des salaires dans la valeur ajoutée reste à un bas niveau, la chômage et la précarité se développent et l'emploi n'augmente pas.
Il y a une dérive de plus en plus financière, spéculative, au détriment des activités productives. Dans le même temps où les profits financiers explosaient, l'effort d'investissement des entreprises a baissé ainsi que l'emploi industriel. l'actualité économique l'indique. Les chiffres de la comptabilité nationale le confirment.
Ainsi les théories libérales ont été largement démenties par la réalité : les profits d'avant hier ont généré la spéculation d'hier, puis la distribution de dividendes aux actionnaires, la faiblesse de l'activité économqie et le chômage d'aujourd'hui. la contrepartie en est : moins d'investissement dans l'industrie, dans la recherche et la formation professionnelle."
Le débat de fond est lancé... à vous de jouer ;-D

Les oubliés (1)

Non, je ne vais pas vous exhorter à acheter le dernier Christian Gailly, que du reste, je n’ai pas lu ; je vais simplement vous inviter (rapidement, mais fermement) à découvrir un certain Guillaume Clémentine.
Le roman : Le petit malheureux. L’éditeur : Le serpent à Plume. Sorti en 98, déjà. Pour faire court, on y suit les aventures d’un idéaliste immature, d’un glandeur magnifique. On y croise Saddam Hussein et une caissière fantasmagorique, on y pollue gaillardement une soirée branchée, on y parle du coffre de la bagnole de Robespierre…
A ma connaissance, Monsieur Clémentine n’a rien publié d’autre. J’ignore ce qu’il est devenu (ami(e) internaute, si tu nous lis, et si tu en sais plus...). Peut-être est-il « rentré dans le rang » - ce qu’il tente de faire à la fin du livre. J’espère, en tout cas, qu’il a continué à écrire. Et le revoir un de ces jours dans la vitrine de mon libraire, qui sait…

Chimie, alchimie


Saint Fons, Sud de Lyon. Un cas de démantèlement de la chimie, parmi tant d'autres. Le site chimique CIBA a été vendu au groupe américain HUNTSMAN le 1er juillet 2006. Le 24 octobre 2006, la nouvelle direction annonce la fermeture du site pour fin 2008, soit 217 suppressions d'emplois directs et le quadruple environ en emplois indirects. Or le site se porte bien du point de vue des indicateurs économiques. Donc cette fermeture de site ne se fait pas au nom du principe de réalité économique. Il s'agit ici pour la direction d'HUNTSMAN de gagner plus encore en productivité, et ce en délocalisant la production.
Et pendant ce temps là, un nouveau bénéfice record pour Total : 12, 6 milliards d'euros en 2006, à peine assez pour se payer une baguette de pain, en somme. Le groupe ne veut pas en faire bénéficier ses salariés, mais ses actionnaires, et accroître ses investissements…
Que proposent les candidats à la présidentielle pour stopper de telles pratiques ? Pas grand chose, malheureusement.


Le petit commerce

Sept heures trente. Manches retroussées et tête haute, Jean-Louis annonce l’ouverture de sa boucherie en retournant une vieille pancarte craquelée. Le même geste depuis vingt six ans, tous les jours, sauf dimanche et jours fériés. Ensuite, il se poste derrière la caisse. Un petit bœuf stylisé se tient fidèlement derrière son dos, entre deux rangées de bocaux de petits pois ; une sorte de césar du meilleur charcutier dont il s’enorgueillit encore, une décennie après la cérémonie. La journée peut commencer.
Son nom de famille le destinait à une école des beaux-arts, à des expositions sur les peintres italiens du quattrocento, à des modèles qui viennent poser et choper des crampes devant un parterre d’étudiants concentrés sur les pouvoirs expressifs des ombres… Mais tous les Démonté du monde ne deviennent pas kinésithérapeutes. Jean-Louis Giotto a choisi de devenir un artiste de la cochonnaille. Le Francis Bacon de la selle d’agneau. Il a décroché un CAP de boucher charcutier. Il a bourlingué un certain temps, avant de s’établir au trente-six de la rue de Belfort avec Josiane, sa femme.
« Vous prendrez aussi un morceau de terrine de lapin aux pruneaux? Toute fraîche de ce matin. Vous m’en direz des nouvelles ! »
Jean-Louis adore son métier. Ça en étonne plus d’un. Il aime affûter ses longs couteaux, vendre du lard gras, des filets de bœuf « bien rassis ». La viande a un côté magique, absolu, mystérieux, organique ; sa densité symbolique n’a aucun égal. La courgette ou la betterave ne dégagent pas autant d’aura. « Je bosse dans la courgette » n’a pas la même classe que « Je suis boucher », non ?Voilà qui vexe régulièrement le maraîcher du vingt-huit.
Rue de Belfort, Jean-Louis possède ses fans, ses groupies, ses inconditionnels. Des retraités, pour la plupart. Au fil des années, Jean-Louis à appris à les connaître. Un petit caddie à roulettes. Un caniche abricot répondant au nom de Kiki ou Poupette. La liste des courses a été soigneusement écrite au dos d’une enveloppe Damart annonçant que la maison offre un édredon bicolore à
sa chère cliente pour la récompenser de sa fidélité. Toujours Madame qui parle. Monsieur se contente d’opiner de la casquette kaki quand elle demande s’il veut du boudin noir pour samedi midi. Entre deux tranches de jambon, on s’échange des platitudes météorologiques, voire des considérations inquiètes sur le réchauffement de la planète et la fonte des glaciers aux pôles. Les habitués donnent des nouvelles de leur arthrose ou des petits-enfants, qui poursuivent brillamment leurs études à l’université, même si on ne sait pas vraiment ce qu’ils font, au juste. Le trois janvier, on se fait la bise. On offre un saucisson, un calendrier ou un stylo « Bravo le veau ». De temps à autre, ces noces d’or ou d’émeraude s’engueulent gentiment parce que Papa a osé dire à voix haute que Poupette a beaucoup grossi ces derniers temps à cause des tranches de saucisson cuit que Maman lui donne deux fois par jour. Ça fait bien rire Madame Chanson, la veuve du quarante huit, qui attend patiemment son tour sur une chaise, près de la vitrine, en remuant sa canne. L’atmosphère s’allège quand Josiane encaisse ces Messieurs Dames. Elle sait y faire, Josiane. Un petit compliment à Fernand, joli polo jacquard, quelle élégance, et hop, il arrête de faire la gueule. « Travailler ensemble comme ça, je vous admire », entend-on alors dans la boucherie. Jean-Louis et Josiane haussent alors les épaules, parfaitement synchrones. Métier prenant, horaires contraignants ; au moins ils se voient la journée au lieu de ne faire que se croiser le soir, entre un repas avalé rapidement et un début de nuit sur le canapé, à ronfler devant les variétés de la Une. « Pas vrai, Madame Chanson ? »
Parfois, parmi les clients, se glisse un malhonnête ou un malpoli. Ça pinaille sur le poids qu’indique la balance, ça ergote sur tout, ça négocie de manière acharnée, comme si la tranche de saucisson coûtait le prix d’une berline grand luxe (« Et vous voulez aussi qu’on vous offre les tapis de sol ? »). Mais c’est bien rare. Peu de nouvelles têtes, chez Jean-Louis. Peu de jeunes ménages aussi. Ils préfèrent les rayons des supermarchés au bel étal de sa boucherie. Ceux qui osent s’aventurer chez lui commandent plus de porc que d’entrecôtes. Le passage à l’euro a fait mal aux porte-monnaie, tous les commerçants du quartier s’accordent à le dire. On demande à payer en deux fois. Le chiffre d'affaires s'effrite. Les compositions florales insolites de Renée ne partent plus. Les belles bacchantes poivre et sel de Placide, le poissonnier, ne font plus recette. Le petit commerce doit se battre pour survivre. Certains se résignent à fermer. Les larmes aux yeux, ils baissent le rideau, se vont racheter la mort dans l’âme par une armada de vendeurs de kebabs ou des banques populaires. Face aux monstres de la grande distribution, la rue de Belfort voudrait se battre. Rattraper les gens par la manche à défaut de lancer une spectaculaire opération marketing que seuls les supermarchés peuvent s’offrir ? Rénover des vitrines qui semblent ne pas avoir bougé depuis la grande époque du disco (peintures défraîchies, carreaux fendillés, enseignes bancales qui menacent d’occire les passants au premier coup de vent) ? Les Giotto pensaient ainsi refaire leur boucherie de fond en comble. Ce midi, Jean-Louis est même allé voir le banquier. Mais celui-ci a fait grise mine.
« Vous exercez une profession à risque, Monsieur Giotto. Je me vois contraint à vous répondre par la négative… »
Au moins ça ne perturbera pas les fidèles.

Il est dix-neuf heures, on ferme. Josiane et Jean-Louis s’activent, nettoient, rangent, frottent, désinfectent. Les contrariétés bancaires sont déjà oubliées. Le tiroir-caisse poursuit son régime Weight Watcher, mais le siphonnage du livret A n’est pas encore pour demain. Pas question de faire une croix sur les vacances au Croisic, la dernière semaine de juillet, et sur les cartes postales écrites à la va-vite, en diagonale, pour prendre plus de place…
Tous les bouchers ne peuvent en dire autant.
Bientôt, Jean-Louis le sait, il y aura moins de bouchers indépendants que de bouilleurs de cru.

© Arnaud Dudek

Anna, Fanshawe, Paul et les autres

J’aurais dû, ce matin, vous parler de Paul Auster. J’aurais entamé mon billet par une phrase aussi brillante qu’obscure, une phrase définitive, comme « Les romans de Paul Auster véhiculent de façon quasi permanente une conception des choses, des êtres et de leurs relations qui avoisine celle qu'adopte la sémiotique continuiste ». Je vous aurais expliqué pourquoi je suis définitivement amoureux de Kitty Wu. Kitty Wu, l’héroïne de Moon Palace. J’aurais également évoqué la Trilogie new-yorkaise, Léviathan (mon préféré) ou le Livre des Illusions... Mais il est si délicat de parler brièvement d’une œuvre que l’on vénère.
Hier est sorti en France le nouveau roman de l’auteur. Ça s’appelle Dans le scriptorium. Je ne l’ai pas encore commencé.
L’histoire est aussi intriguante que ce titre que souligne en rouge mon correcteur orthographique Word. Un ovni, paraît-il. Le narrateur rencontre des personnages d’autres romans d’Auster, dont Anne Blume et le mystérieux Fanshawe de Cité de Verre, celui dont l’œuvre littéraire plus ou moins posthume « pesait le poids d’un homme ». Je me contenterai donc d’un lien vers l’éditeur, Actes Sud.
J’aurais dû, aujourd’hui, vous parler de Paul Auster. J’avais même prévu de clore mon billet par une citation : « Les livres naissent de l'ignorance, et s'ils continuent à vivre après avoir été écrits, ce n'est que dans la mesure où on ne peut les comprendre. »