Un quartier admirablement représentatif des classes moyennes. Ni carcasses de voitures calcinées, ni montagnes de sacs poubelles. Des maisons individuelles proprettes pour lesquelles on s’est endetté sur vingt ans, des jardins où poussent quelques tomates, des espaces verts où un toboggan et une balançoire rouillent sous un vieux chêne. Un réfrigérateur couvert de dessins accablants de banalité, avec de l’herbe coloriée en vert, un ciel en bleu, un soleil orange et souriant. Une chambre remplie de posters de footballeurs. Des chemises de trappeur canadien à carreaux rouges et n
oirs, des sous-pulls marrons, des cagoules, des chaussettes blanches en coton. Le mercredi matin, le tatami d’un gymnase municipal Jacques Anquetil. Un bol à oreilles breton, « souvenir de Pornic ». Des contes illustrés de Perrault, des poèmes de Robert Desnos, mais une nette préférence pour les gadgets de Pif. Des poux, la rougeole, plusieurs rhino-pharyngites. En classe, un voisin bavard, puis plus de voisin du tout. Une gamine à la peau transparente et aux yeux verts, deux rangs devant : sueurs froides, arythmie cardiaque, premiers émois... Il y a fort à parier que mon enfance ne se distingue pas de la vôtre.
Stéphane Mouillard, lui, a eu moins de chance.
Stéphane Mouillard : notre souffre-douleur. Celui qu’il fallait détester pour mieux se fondre dans la masse. Sans être laid, il avait un physique totalement déséquilibré, dépourvu de charme. Il avait de bonnes notes. Il vivait en appartement, dans le « quartier des pauvres ». Une malformation rotulienne congénitale le faisait légèrement claudiquer et le dispensait de sport. Il rougissait facilement. Pas de grand frère aux pommettes saillantes et aux muscles impeccablement dessinés sous un T-shirt noir : il était fils unique. Un enfant gâté, un lèche-bottes en puissance. Un timide maladif... Une proie facile, en somme. Dès son premier jour de classe, ce pauvre Mouillard (ou Trouillard, ou Connard, selon l’humeur) fut marqué du sceau de l’infamie, aussi sûrement que les initiales P.D.G. invitent au respect, que le rap est associé à la banlieue parisienne et que les bistrots de quartier sentent la Gitane.
Tout n’était pas de sa faute. Ses géniteurs n’avaient pas facilité son intégration scolaire. Un prénom banal (accolé à un nom ridicule) ne pouvait mener que vers des épines dans la pulpe de l’index impossibles à ôter (même avec une pince à épiler), de la sinusite chronique, un genou en vrac et d’incessants quolibets. Ils auraient dû lui donner du panache, l’appeler Victor, Alexandre. Ou même Jack, tiens. Voilà un prénom qu’on retient facilement. Ça sent l’Amérique, les grands espaces. Jack Mouillard : un meneur né. Hors de question de lui piquer son goûter B.N., de lui jeter de la terre, de balancer de l’encre sur sa veste… Plus tard, Jack n’achètera pas le jambon sous cellophane qui transpire tout en bas du rayon. Il choisira des T-bones gros comme des poêles à frire, qu’il mangera saignants avec de la sauce barbecue. Il fera l’avion avec des cuillers pleines de purée pour nourrir le petit dernier. Il écumera les karaokés. Il se coiffera en brosse. Il animera une équipe de cadres dynamiques avec autorité et décontraction, motivant ses troupes avec des gimmicks de commercial et des primes alléchantes, faisant suivre des mails pleins de poitrines insolentes et de blagues graveleuses… Il ont raté le coche, les Mouillard.
Mon enfance ne se distingue pas de la vôtre. Une bêtise ? Nous allions au coin, on nous privait de dessert, de télévision, d’argent de poche, de Super Mario. Quand nous ramenions un cinq en dictée, quand on nous surprenait en train de torturer le chat du voisin, on nous administrait une bonne fessée… Pour Mouillard, c’était différent. Je l’ai appris plus tard. Il tremblait en entendant son père entrer dans sa chambre, marcher sur ses legos, piétiner ses images Panini, puis défaire lentement, rituellement, sa ceinture marron au cuir craquelé. Un haut de pyjama oublié dans la salle de bain ? Un éternuement bruyant lors de la scène cruciale du film du dimanche soir ? Les bleus et les injures, voilà la réponse paternelle au comportement prétendument « déviant » de son fils (et de sa femme, soit dit en passant). Vingt coups de ceinture, un « Ta mère aurait dû avorter » au passage. Bien entendu, nous ne nous étions aperçus de rien. Nous passions trop de temps à nous moquer de lui.
Deux semaines avant mon treizième anniversaire, Mouillard a déménagé. C’est à ce moment-là que tout s’est su. L’assistante sociale en a parlé à la boulangère, qui s’est confiée au garagiste, qui ne pouvait pas garder cela pour lui… Ma mère m’a expliqué que les parents de Stéphane Mouillard allaient divorcer, et que c’était mieux ainsi. Le père avait quitté femme et enfant pour une gamine trop maquillée aux idées aussi courtes que ses jupes, une vendeuse de vêtements qui ventait à la perfection les mérites de pantalons en velours mal coupés ou de chemises rayées trop amples grâce à des décolletés vertigineux. Le terne commercial en assurances a aussitôt raccourci sa coupe de cheveux, changé sa garde-robe, commandé des bouteilles de champagne dans des boîtes de nuit pour pouvoir lire « Il est cool, le vieux » dans les yeux de ses nouveaux amis… Ce jour-là, Mouillard, je l’ai plaint. Sincèrement.
Je n’ai jamais revu Stéphane Mouillard. Il est sans doute devenu un grand patron qui licencie à tour de bras sans bouger un cil. Violente-t-il la chair de sa chair ? Les anciens souffre-douleur se reconvertissent-ils forcément en bourreaux ? Je l’ignore.
Je le croiserai peut-être à une réunion d’anciens élèves, ou sur la terrasse d’un restaurant avec menu du jour à vingt euros. En train de gueuler sur le serveur parce que son steak est trop cuit, ou de crier sur sa fille parce qu’elle a fait tomber un morceau de pain. Stéphane Mouillard doit être quelque part, à Paris ou à Nice, en train de tenter de régler péniblement ses comptes avec son passé. Et d’échouer, sans doute.
Stéphane Mouillard n’a pas eu l’enfance qu’il méritait.