Le noeud de la corde
Le début d'un mois d'août. Il est seize heures. Ils devraient être en train de taper dans un ballon, de distribuer des cartes. D'arracher des touffes d'herbes. De faire avancer un cavalier sur un échiquier... Non, ils promènent leurs yeux à l'intérieur d'une petite maison abandonnée, aux murs fissurés. Un spectacle de fin du monde. Des sacs poubelles éventrés, des objets cassés à peine identifiables, tordus, rongés par la rouille. Un réfrigérateur en piteux état barre la route de la cuisine. Chacun y est allé de son legs encombrant, de son don volumineux.
- C'est là que ça s'est passé, annonce le garçon.
- Il s'est passé quoi? demande la fille.
Tournant le dos à la zone sinistrée, il se met alors à raconter ce qu'il sait - et à remplir les trous de jolis mensonges. Il est intarissable. C'est l'histoire de trois membres d'une même famille, un couple, un fils, des gens très discrets, sans doute trop. On les croisait parfois place de la Mairie, ou bien chez Robert, le boulanger. Il n'y avait qu'eux trois, et personne d'autre. Mais depuis ce soir-là, il y a plus de dix ans, on ne les croise plus qu'au cimetière. On les a retrouvés pendus dans la maison. Les décès auraient été quasiment simultanés. La maison était parfaitement en ordre. Aucun signe de violence sur les corps.
- Ça fiche la frousse, ton histoire!
Elle gratifie son cousin d'un regard épouvanté. Elle se demande pourquoi elle a accepté de l'accompagner au milieu de ces ruines ignobles. Ils auraient pu rester sagement dans le jardin de leurs grands-parents. Boire au soleil des verres de jus d'orange. Elle n'aime rien tant que boire au soleil. Elle se sent en communion avec la nature, avec elle-même, avec le monde entier. Sa peau qui cuit, sa gorge qui absorbe une bonne dose de vitamine C : elle se croit invincible. Tout le contraire de ce qu'elle ressent à cet instant précis. Ses mains sont moites. L'odeur de moisi lui donne la nausée. N'est-ce pas un rat qui a filé sous un volet cassé?
- Du calme, Mélanie!
- Comment je pourrais rester calme? Tu peux m'expliquer? Allez, viens, on rentre...
- D'accord. Mais tu veux pas connaître la fin?
- Bah tu viens de dire qu'ils se sont suicidés!
- Ce n'est pas si simple, glisse alors le jeune garçon.
Cette phrase la laisse bouche bée. Elle a déjà lu quelques romans policiers, des Conan Doyle, des Agatha Christie. Elle aime ces univers aussi feutrés que macabres, les majordomes, les meurtres au champagne, les indices en forme de grains de poussière. Elle a même essayé, un mercredi après-midi, d'écrire sa propre histoire de détective. L'intrigue se déroulait dans un vieux manoir, en Écosse. Un lord moustachu et bègue était assassiné dans son bureau. Dans un premier temps, les soupçons se portaient sur la gouvernante. Puis, doucement, on glissait vers la veuve éplorée, à cause d'un testament escamoté. Mélanie ne l'a jamais fini, ce livre. Un jour, peut-être. il faudra pour cela qu'elle sorte vivante de cette maison lugubre.
- Je ne t'ai pas dit qu'ils s'étaient fait ça tout seuls.
Cela paraît inconcevable. Pourtant, et si... La curiosité prend le pas sur la peur. Mélanie désire en savoir plus. Elle veut cela plus que tout au monde, plus qu'un bain de soleil, plus qu'un verre de jus d'orange bien frais.
Alors le garçon reprend son histoire.
En revanche, pas question de raconter sa journée. A quoi bon? Les mêmes gestes qui se répètent. Lessives courses repassage pour Sylvie, la mère. Vente de nettoyeurs à haute pression pour Michel, le père. Des téléfilms américains sur le câble pour Simon, le fils. Tout juste parle-t-on de politique à l'approche d'élections importantes - sans vraiment s'animer. On ne se traite pas de royaliste ou de sarkozyste, on se contente de commenter les sondages lus la veille dans le salle d'attente du dentiste ou sur la vitrine du marchand de journaux du village. Pourquoi diable s'étendre là-dessus, de toute façon? Tous pourris, à droite comme à gauche, on n'ira pas voter.
De dix-neuf heures trente à vingt heures, on dîne donc sans bruits. Ensuite, on migre dans le canapé. Le quatrième membre de la famille, un vieux chat blanc obèse, se love sur les genoux de Simon. Les premières minutes du journal de la Une, juste le temps de remarquer que P.P.D.A. A plus de cheveux que la veille, ou de trouver que le noir ne va décidément pas à Claire Chazal. Puis on change de chaîne. Le feuilleton de la trois. On ne raterait un épisode sous aucun prétexte. Si le téléphone sonnait, on refuserait de décrocher - heureusement que le téléphone ne se manifeste jamais, cela évite de se fâcher avec des amis que l'on n'a pas. Papa a un faible pour la vendeuse de vêtements, maman craque sur le petit couple d'homosexuels, le fiston de vingt huit ans avoue sans peine sa préférence pour l'adolescente qui veut devenir journaliste - il ne dirait pas non si elle l'invitait dans sa chambre, ah ça. Dans cette série, on assassine à tour de bras, les couples se forment et se déforment, des rebondissements peu crédibles se succèdent sans temps morts. Les garçons et les filles sont beaux, avec de jolies mains, de jolis regards.
Vers neuf heures, il y a souvent une série policière. Même si l'on devine que le mari trompé n'est pas tout blanc, on essaie de tenir jusqu'à la la fin. Mais, bien souvent, on somnole dès vingt-et-une heures trente. On va se coucher à la pub, en se demandant si finalement ce n'est pas la soit-disant meilleure amie qui a fait le coup. Seul Simon reste encore un peu. Il manipule frénétiquement la télécommande. Espère tomber sur un film vaguement érotique. Tente de s'intéresser à un reportage sur la fonte des grands glaciers. Monte finalement se coucher, fatigué et abattu par neuf heures de zapping.
Des existences parfaitement réglées, en somme.
A moins qu'un soir, tout ne se fissure. Il suffirait d'un rien. Un client désagréable, un fer à repasser en panne, un reportage sur des gens à qui tout réussit. Une photo retrouvée par hasard dans une pile de factures, une photo qu'ils regarderaient en lui parlant, et qui en retour leur dirait que la vie ne peut plus rien pour eux. Cela ne contribuerait pas vraiment à élever le moral des troupes.
Cela pourrait les inciter à ne plus jamais mettre leurs chaussons sous la table.
Le sosie parfait du gardien de but de l'équipe de France de football vient de trouver une revue porno sous un matelas du premier étage : il la tend à son collègue, un homme ventripotent, unanimement tenu pour lunatique. Un vieux chat se frotte contre leurs jambes ; conformément à la lettre manuscrite laissée par la famille, il sera confié à une cousine que la famille ne voyait plus depuis des lustres. La dernière phrase de la lettre, elle, est beaucoup plus énigmatique. La missive sera soumise à une expertise graphologique. Les résultats devraient en déterminer l’auteur. Mais l'homme ventripotent pense qu'il faudra des mois d'enquête pour en percer le sens
- Des mois, voire des années, soupire le jeune gendarme.
Les voisins répondront d'une même voix aux deux enquêteurs. Une famille sans histoires, pas de soucis d’argent, aucun signe d’appartenance à un groupuscule sectaire. Une famille discrète, unie, ni riche ni pauvre. L'enquête piétinera, chacun cherchant à mettre un peu de rationalité dans cette folle histoire. Tous buteront sur ces derniers mots griffonnés sur une feuille de papier arrachée à un bloc-notes, sur ce secret trop lourd et trop bien caché derrière les volets clos d'une maison de briques.
A cette histoire, la presse offrira un temps les premières pages. On tentera d'expliquer ce drame, on décortiquera chaque phrase, chaque mot de la lettre. Une équipe de journalistes tournera un long reportage dans la région, interrogera le maire, l'épicier, et même Biscotte, le copain de pétanque du père, un type aussi amical qu'un démonte-pneu. Peut-être qu'un écrivain exalté reviendra par ici pour transformer ce drame en roman. Peut-être que des vandales profaneront les tombes des parents, casseront les croix, renverseront les pots de fleurs. Mais ça se tassera. Tout finit toujours par passer.
- A quoi tu penses, gamin?
- Je me dis demande, enfin... Ils habitaient ici depuis combien de temps?
- Quinze ans, je crois. Ils ont racheté cette maison pour une bouchée de pain. Personne n'en voulait à l'époque. Paraît que des gens y ont été assassinés... La bicoque avait été pillée, les murs tenaient à peine. Mais le père était un bon bricoleur. Il a retapé ça en un rien de temps.
- Un assassinat ? Ça fait longtemps?
- Une légende. J'ai vérifié. L'ancien propriétaire tout quitté du jour au lendemain à cause de lourdes dettes. Classique.
- Un drame a quand-même fini par se nouer ici... La légende s'est vengée, en somme.
Le vieux gendarme fait un sourire, hoche la tête, ne répond rien. Il a déjà la tête ailleurs. Une escroquerie aux assurances. Un hold-up dans une station service. Un vol de tracteurs. Et puis il a envie d'un sandwich. Un thon mayonnaise.
- Le barbu était un ancien nazi, donc...
Le garçon ne peut pas s'empêcher de mentir - à tout propos, souvent sans raison. Cela lui a déjà valu quelques ennuis, notamment au collège. Désarçonnés par les fables qu'il peut pondre pour justifier un retard en classe ou pour expliquer pourquoi son carnet de notes n'est toujours pas dans la boîte aux lettres - accident de voiture invraisemblable d'un professeur, décès d'un parent proche, changement brutal du règlement intérieur de l'établissement - ses parents s'inquiètent, naturellement. Il n'aimeraient pas le savoir en train de terroriser sa cousine avec de tels contes macabres. S'il continue à suivre ce mauvais chemin, il pourrait mal tourner. Ses parents le vivront très mal. Peut-être même qu'ils en mourront. Mais il s'en moque. Il est convaincu que ce qu'il dit ne peut faire de mal.
- Et tu vas vivre là? Bah dis donc, t'as pas peur, toi...
- Il faut être courageux. Je repousserai les fantômes à coup de barre de fer, crois moi.
- Mais tu vas faire comment? T'as que treize ans, hein.
- T'inquiètes. Et puis mes parents m'ont promis de prendre un chat.
- Un chat? T'as de la chance!
- Je te le prêterai des fois, si tu veux.
Le soleil, à nouveau. Ils sont de retour dans le jardin. Ils ont monté le sentier à toute jambe, et, assoiffés, ont vidé d'un trait leur verre de jus d'orange. Mélanie est allongée par terre. Son cousin s'apprête à la rejoindre. Il est timide, tout à coup. Il aimerait la prendre par le cou. Lui voler un baiser. Là, maintenant...
- Simon?
- Quoi?
- C'était vraiment vrai, ton histoire?
Libellés : Nouvelles - textes inédits


J'aime beaucoup les maisons abandonnées.
Merci de m'avoir fait découvrir celle-ci...
Posté par
arpenteur |
22 décembre, 2007
> Arpenteur : Ravi de t'y avoir fait entrer... Merci!
Posté par
A.D. |
22 décembre, 2007
C'est insupportable, je brûle de connaître la dernière phrase de cette lettre :)
Merci une fois de plus, je sens la poussière dans l'air chaud de l'été...
Posté par
Solveig |
05 janvier, 2008
> Solveig : Mais c'est moi qui te remercie!! Et ravi de t'avoir réchauffée...
Posté par
A.D. |
07 janvier, 2008
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