La parole est à la défense
« Maître, vous avez la parole. »
Je me lève en regardant fixement mes notes, qui ne sont d'aucune aide. Je relève la tête, je constate qu'on me dévisage avec une curiosité manifeste. Je ne sais pas quoi dire.
Elle n'a pourtant rien d'exceptionnel, cette affaire. Il ne sera pas question du financement occulte d'un quelconque parti politique, ni des exactions à caractère raciste d'un groupuscule néo-nazi. Dans le boxe des accusés, pas de colosse aux allures de brute sanguinaire, capable de tuer un lion d'une pichenette. L'accusé n'a pas découpé une belle inconnue avec une feuille de boucher, ni violé deux fillettes de dix et douze ans dans une cave humide et sombre. C'est un gamin de vingt ans, au regard de truite morte. Il s'agit d'une tentative de vol commise avec une arme blanche. Il voulait partir à Ibiza, et vider au soleil des bouteille de rhum arrangé. Il voulait se faire remettre le contenu de la caisse d'une sandwicherie après avoir braqué les employées au moyen d’un Opinel minable. Mais la gérante a refusé, et ce jeune crétin est parti en courant. Il a été retrouvé très vite, grâce aux indications fournies par plusieurs témoins. Histoire banale.
« Un drame de la précarité ». « Mon client a commis les faits qui lui sont reprochés en raison de graves difficultés financières ». « Évitons-lui la prison, nid de la récidive ». Dans un bon jour, je pourrais obtenir une peine correcte. Même pas besoin de brandir une enveloppe froissée en annonçant hardiment : « Cessons cette mascarade ! Voici la liste des vrais coupables ! » Deux citations latines les mains dans les poches, hop, et l'affaire pourrait être bouclée... Allez, dix-huit mois de prison, dont neuf fermes. Une petite dette à payer, des torts à réparer. Quelques semaines dans une cellule de neuf mètres carrés qui sent le vomi et les pieds. Puis le gamin serait rendu au froid soleil de février. Il retournerait dans le quartier de la gare du Nord, y retrouverait ses repaires – et ses démons. Dépenserait la moitié de l'argent qu'il aurait en poche en bières premier prix. Cognerait sur un type, au hasard, puis interrupteur sur off, trou noir, réveil au poste...
Mais je suis sec.
Ce matin, je me suis laissé gagner par l'envie de prendre le bus. Aucune raison particulière d'utiliser les transports en commun. Ma voiture n'est pas au garage, encore moins à la fourrière. Juste la flemme de tourner un quart d'heure pour trouver une place. L'envie de ne pas faire comme d'habitude... J'ai attendu cinq minutes à l'arrêt Carloup, qui est juste en face de chez moi. J'ai patienté en compagnie de deux collégiennes qui évaluaient le pourcentage de chances de subir une interrogation écrites en chimie. La plus petite des deux, treillis, pull rose s'arrêtant au nombril, a fini par dire à l'autre, dans un éclair de lucidité pubère : « Une chance sur deux : soit on l'a, soit on l'a pas ». Et puis le bus est arrivé. Je suis monté par l'avant. J'ai tenté d'acheter un ticket à un chauffeur passablement acariâtre, et qui n'avait pas la monnaie sur vingt euros (je n'ai pas insisté, j'ai retrouvé deux pièces de cinquante centimes au fond d'une poche). Je me suis enfoncé, j'ai slalomé entre les sacs à dos Eastpack personnalisés à coups d'écussons et d'épingles à nourrice. Je me suis collé à un couple de touristes italiens. Ils regardaient alternativement un plan de la ville et une sorte de prompteur qui affichait le nom de l'arrêt suivant. Il parlaient entre eux avec de grands gestes, tu crois que c'est celui-là, ce n'est pas plutôt le prochain? J'ai passé un bon quart d'heure à les écouter, à les observer, à tenter de deviner où ils allaient, quel hôtel ils avaient pris, s'ils étaient plutôt grande chaîne ou petite boutique indépendante. J'adore les sonorités de cette langue. C'est si érotique. J'aurais dû faire Italien à l'école, au lieu de subir pendant toute ma scolarité les rugosités de l'Allemand.
Et puis l'arrêt Palais de justice a été annoncé.
« Martin? Si je m'attendais à... Ça va, toi? »
Je ne l'aurais pas croisée si j'avais pris la voiture, comme tous les matins de ma putain de vie sans elle.
« Tu as le temps de prendre un café? »
Une boulangerie fermée pour congés, on rumine, on achète sa baguette rustique chez le concurrent : on tombe amoureux de la boulangère. Le mariage d'un cousin, on croyait s'ennuyer ferme à la table « Etats-Unis » à droite d'une ingénue au rire stupide à qui on prend soin d'éviter de dire qu'on est avocat (ça évite les questions débiles du genre : « Et vous jugez les crimes? » Mais je ne juge pas, je défends, connasse!) : sur L'été indien, on écrase les pieds d'une lumineuse demoiselle. Il paraît qu'il ne faut pas grand chose pour faire basculer une existence... Je confirme.
« La parole est à la défense! »
Je connais la gérante de la sandwicherie « 100 d'wich ». Je la connais très bien, même. J'ai passé d'innombrables heures en face d'elle, à la bibliothèque, à réviser un bac littéraire que j'ai décroché avec mention bien, et qu'elle a eu de justesse, au rattrapage. Avec elle, j'ai bu de la vodka pure, j'ai vu deux fois Les aventuriers de l'Arche perdue, j'ai donné une fête pour mes dix-huit ans. J'ai embrassé ses lèvres à de nombreuses reprises. Avec Céline, on a même couché ensemble - c'est dire. Voilà pourquoi, Madame le Procureur, Monsieur le Juge, Monsieur l'accusé, voilà pourquoi le silence se prolonge.
C'était quinze ans plus tôt. Quinze années de conjectures floues, à me demander ce qu'elle était devenue. Emmurée vivante avec trois enfants braillards et un mari représentant en prothèses médicales? Ivre de bonheur dans les bras d'un pilote de ligne aux épaules couvertes de poils? Serrée dans un tailleur crème, mains sèches, cheveux courts, directrice des ressources humaines célibataire et cassante, souffleuse de menaces dans une boîte qui gouverne le monde? Je ne l'ai pas oubliée, en tout cas. Je ne l'ai pas perdue. Je l'ai toujours conservée dans un coin de mémoire. Toute ma vie, je me serais sans doute interrogé si je n'avais pas pris ce bus.
« Maître? »
Depuis ce matin, Céline n'est plus une photo aux coins abîmés, presque jaunis. Ce qui va arriver? Aucune idée. On se reverra une fois par mois, deux fois par an, puis plus du tout. Le dimanche, on s'assiéra sur des chaises de jardin en teck entre deux enfants que j'emmènerais tous les matins à l'école primaire Louise Michel.
« Appelle-moi. »
Et là, bizarrement, je me fous pas mal du juge, de l'accusé et de mon code de procédure pénale. Je voudrais juste un téléphone...
Nous verrons bien alors s'il faut plaider la relaxe, ou si j'en prends pour trente ans.
A.D.
Libellés : Nouvelles - textes inédits


une réussite rien à rajouter , à part une question pure fiction où autobiographie fictionnelle ? mais quand il y a du plaisir, les questions...
Posté par
Harry belane |
01 décembre, 2007
> Harry : Ah, l'ami, mille mercis... Et la réponse est : pure fiction, je plaide non coupable sur ce coup là :-)
Posté par
A.D. |
02 décembre, 2007
Très joli, par contre un détail me chiffonne : soit ce récit se passe il y a longtemps, soit tu ne prends toi-même pas souvent le bus. Le ticket de bus vaut plus d'un euro de nos jours... (oui je tatillonne mais le détail détonne).
Posté par
Solveig |
03 décembre, 2007
> Solveig : Bah figure-toi, Mademoiselle Solveig, qu'il y a encore des villes où le trajet de bus coûte moins d'un euro (Dijon en l'espèce, 95 centimes, j't'jure :-). Mille mercis, du reste! a te lire.
Posté par
A.D. |
03 décembre, 2007
J'aime beaucoup.
On se laisse emporter, et on a envie d'en prendre pour 30 ans.
Posté par
arpenteur |
16 décembre, 2007
> Arpenteur : Pas sûr que ce blog sera encore ouvert dans trente ans... Merci!
Posté par
A.D. |
16 décembre, 2007
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