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Last night a teacher saved my life

Je t'ai déjà parlé de Monsieur Simonin? Un café léger, s'il te plaît. Force un, ça existe? Merci... Non, pas Simonet : Simonin. Mon professeur de Français en troisième. Je pense souvent à lui. Pas plus tard que vendredi soir, tiens. Je discutais avec cette fille, G..., lors du pot de départ en retraite de Madame M.... Entre deux canapés au foie gras, G... m'a confié qu'en obtenant le CAPES de lettres, elle avait en quelque sorte réalisé son rêve de petite fille. Lorsqu'elle m'a parlé de ses seconde, j'ai vu pétiller ses jolis yeux en amande. Alors j'ai pensé qu'elle avait le feu sacré. Qu'au cours d'une carrière que je lui souhaite longue et brillante, elle allait changer la vie de pas mal d'élèves. Imperceptiblement, mais durablement. Comme Simonin.

Deux sucres, merci... La rentrée, la troisième, le Collège Edmond de Goncourt. De jeunes gens voûtés, gênés par les dix centimètres pris au cours de l'été, à Menton ou à La Tranche sur Mer. Des garçons cherchent bêtement à être virils, comparent leurs biceps, n'avoueraient pas sous la torture qu'ils regardent encore des dessins animés. Des filles entre deux âges, entre couettes et maquillage, crapotent des cigarettes à l'anis en maudissant leur appareil dentaire et cette poitrine qui tarde à pousser. Des bleus de sixième apeurés, catastrophés, se persuadent qu'on va chiper leur calculatrice graphique à la sortie du garage à vélo, ou bien enfoncer leur tête blonde dans la cuvette des WC. Ça déambule à pas lents dans la cour de récréation, ça shoote dans des cailloux en soufflant que le mois de septembre ne devrait pas exister. Ça s'invente des amours de vacances, ça grossit les pelles, ça fait l'impasse sur les râteaux. Ça prie pour avoir une classe pas trop chiante, pour ne pas avoir cours le samedi matin. Ça parle des profs, aussi.

« Un vrai taré - et il bégaie, en plus » : c'est ainsi qu'un camarade me décrit Monsieur Simonin, hochant la tête d'un air entendu. Il l'a eu en cinquième. A choisir, il préfère encore la mère Panel - celle qui hurle « la cloche, c'est moi! » quand sonne la fin du cours. Les yeux de mon ami prédisent l'enfer, conseillent de quitter le collège, de m'engager sur une plateforme pétrolière, de prendre le premier avion pour l'Australie - et, si jamais je rate l'embarquement, de m'accrocher au train d'atterrissage. Mais je n'ai pas envie de m'affoler. Sans quitter mon camarade des yeux, je souffle un « on verra bien ».

J'y vais quand même à reculons, à ce premier cours de Français. Les jambes en coton, le coeur nauséeux. Je m'attends à tomber sur un monstre bicéphale aux yeux injectés de sang. A voir un prédicateur fou s'emporter contre mes fautes d'orthographe. Couteau entre les dents, balafre sur la joue. Sous ses ongles noirs, les lambeaux de peau de six générations d'élèves - le reste repose au fond de son jardin, entre le basilic et les pieds de tomate.

Un bruit de pas. Les conversations s'arrêtent. Un petit homme aux épaules tombantes s'avance vers nous. Des yeux trop rapprochés, une petite tache de vin sous le menton, à la Gorbatchev, à la Haroun Tazieff. Un sweater beige démesuré, informe. Le nouveau concierge du collège? Manifestement pas.

« Entrez. Ass... Asseyez-vous ».

Il bégaye, effectivement. Paraît plus stressé que nous. En faisant l'appel, il écorche un nom de famille sur deux, provoquant l'hilarité générale. Au lieu de s'imposer, de réclamer violemment le silence, il s'acharne, continue contre vents et marées. Et puis soudain :

« Je vous fais une proposition : vous faîtes le silence, et je vous rac... je vous raconte une histoire? Ça vous va? »

Il l'obtient, le calme. Assez curieusement, la classe de troisième deux obtempère. Même Laurent, au fond de la classe, deux cinquième, deux quatrième, tête énorme et carrée, casier scolaire bien chargé, choisit de se taire. L'enseignant paraît satisfait. Il hausse les épaules, sourit. Une flamme s'allume dans son regard. Il est grand, il est immense.

De tous mes souvenirs scolaires, l'un des plus vivaces demeure cet instant où il se met soudain à nous parler d'un adolescent dégingandé, à peine plus vieux que nous. Un peu paumé, sérieusement paumé même depuis la mort de son petit frère. Le voilà qui se fait virer de l'internat à cause de notes calamiteuses. Juste avant Noël, en plus. Il a tellement honte de la situation qu'il décide de ne pas rentrer chez ses parents - mais de fuir, d'errer dans la ville, à la recherche de lui-même, sans doute. Ce garçon, c'est l'un des meilleurs amis de Monsieur Simonin. Au même titre que la Marguerite d'un écrivain russe en "ov", et qu'un certain Fabrice Del Dongo. Ce garçon s'appelle Holden Caulfied. Simonin se propose de nous le présenter dès cette première heure de cours. D'ailleurs, il est dans son sac. Tout au fond d'une sacoche en cuir élimé...


Je ne crois pas avoir connu quelqu'un de plus possédé par la littérature que Monsieur Simonin. Certes, il ne faisait pas l'unanimité, et ses effets de manche en irritaient plus d'un. Mais sa foi dans le pouvoir des livres et dans sa mission de passeur de mots semblait tellement inébranlable qu'il finissait toujours par emporter le morceau. Après L'attrape-coeurs, il nous a guidé vers un autre roman adolescent : Les petits enfants du siècle - un truc formidable, où les personnages parlaient comme nous, habitaient chez nous, où des mains se glissaient timidement sous des pull-over, où l'on partait en vacances avec les parents en traînant les pieds. Pour faire passer la pilule Germinal et rouvrir les paupières, il a mouillé la chemise, multiplié les aller-retour temporels, évoqué les mineurs anglais et Margaret Thatcher. Il nous a fait comprendre que le combat continuait, et que les cris de Lantier résonnaient encore, même si nous n'étions pas très nombreux à les entendre.

On rédigeait des fiches de lecture, on se les échangeait, ça bouillonnait comme dans une bibliothèque universitaire. Salle trois-cent deux, nous avons trinqué avec Apollinaire, écouté Boris Vian jouer de la trompinette. Le matin des obsèques de Gatsby, une boule s'est formée dans notre gorge. Même Laurent donnait l'impression de s'intéresser aux cours dispensés par Simonin. Ça retomberait l'année suivante, lors de sa deuxième troisième - mais l'exploit, cette minute de réveil dans une nuit de coma, mérite d'être souligné. Ça retomberait d'ailleurs pour tout le monde. Une grande lassitude nous saisirait à nouveau en seconde - à cause, en ce qui me concerne, du sosie parfait de Morticia Adams. Mais nous aurons au moins eu la chance de connaître une parenthèse enchantée, de rouler vitre ouvertes dans le monde des lettres.


Je n'ai jamais eu l'occasion de le remercier. De lui dire que j'ai aimé ce Faucon Maltais qu'il m'a conseillé le dernier jour de classe. Que son cher Monsieur Malaussène m'a tiré de bien des embarras. J'ai essayé - trop tard. A la fin de ma première année de DEUG de droit, j'ai rassemblé assez de courage pour lui apporter mon premier roman, triste copie boutonneuse du Et on tuera tous les affreux de Vian, où des espions s'entre-tuaient comiquement pour sauver l'humanité des griffes d'un savant eunuque. Un pèlerinage rapide dans les couloirs, puis je suis allé frapper timidement à une porte entrouverte. C'est la nouvelle principale du collège m'a reçue. Elle m'a dit que les trente ans d'ancienneté de Monsieur Simonin lui avaient permis de décrocher un poste ensoleillé, entre Nîmes et Montpellier. Et ne s'est pas gênée, dans la foulée, pour baver sur son ancien collègue. Un homme froid, désagréable. Qui cumulait les rapports d'inspection calamiteux, en plus. Tous les trois ans, on l'invitait à réviser en profondeur ses méthodes didactiques. A évoluer. A se coller au programme... Je suis parti sur la pointe des pieds, en la traitant mentalement de sinistre imbécile.


Non, merci. Ou alors un déca, tu as ça? Parfait. Treize ans sont passés, et j'entends encore sa voix de basse bégayer dans ma tête. Je ris encore de sa manie des craies jaunes. Treize années... Ce que je compte faire? Non, sérieusement, essayer d'écrire quelque chose sur lui. Publier ça sur Internet, par exemple. Ce sera ma bouteille à la mer. Ma façon bancale et maladroite de le remercier, et de saluer tous les enseignants qui ont contribué tant soit peu à poncer mes défauts, à atténuer mes névroses, à me faire seigneur de moi-même et de mon monde. Raconter tout ça.

Oui, expliquer que, grâce à Monsieur Simonin, j'ai toujours un livre dans mon sac, et un stylo dans ma poche.

Libellés :

La mienne de prof s'appellait Mme ROBIN...
Je meuh joins à tes remerciements pour lui transmettre mentalement du moins...

Hors mis ça bravo pour ton blog...

Quel regard...quel prof...y a de l'espoir

> Meuhland : Mille Meuh rcis (hum... je pense qu'on te l'a jmais faite, celle-là)... Non, sérieusement, merci du compliment, vraiment. Je sais que ce texte a forcément un côté dead poet society... Mais bon. Et ravi de connaître Mme Robin, du coup.

> La Fraise : venant d'une graine de changeuse de vie, je n'en suis que plus touché :-)

billet tres plaisant, au plaisir de te relire

> Harry : J'ai cherché une réponse originale, mais en fair, heu... Merci, et plaisir réciproque!

Ah mais Belane, on ne trouve que du bon par ici... Jamais déçu, cette fois non plus.

>Lazare : Bon cette fois ça y est, je rougis :-))

Très touchant ce texte.
On a tous un Simonin quelque part. Mais là ma mémoire me joue un tour... N'en aurais-je pas eu?
Alors pourquoi ai-je toujours un livre avec moi, et un stylo...?

> Arpenteur : Deux textes le même w-e, cher Arpenteur... Mille mercis!

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