Les pentes glissantes
La fille qui déboutonne ta chemise en souriant sera toujours en vie lorsque les vers s'occuperont de toi. Tu ne peux pas t'empêcher d'y penser. De combien de temps dispose-t-elle? Cinquante, soixante, quatre-vingts ans peut-être si la route est bonne. Largement de quoi recevoir plusieurs lettres de licenciement, contracter quelques crédits à la consommation, dormir en compagnie de beaucoup d'autres soufles que le tien. Largement assez pour élever deux ou trois enfants relativement insupportables, les conduire à la crèche, les pousser jusqu'au bac, les meubler, les conseiller sans attendre de remerciements. Elle attrapera des coups de soleil sur les fesses entre Hossegor et Biarritz, pleurera dans les toilettes d'un T.G.V. duplex, rayera la portière d'une Fiat bleu ciel à l'aide des clés d'un appartement de cent mètres carrés assez mal isolé. Elle fera un séjour prolongé dans un hôpital, suite à une grosse fatigue - les examens médicaux qui lui seront pratiqués ne révéleront rien d'alarmant. Elle cuisinera un boeuf bourguignon pour quinze personnes, dont deux connaissances de son cours d'aquagym. Bien-sûr, elle finira par mourir. Dans son lit, par une nuit d'été moite. Ou dans sa voiture - un monstrueux carambolage sur l'autoroute des vacances. Mais elle te survivra. Et pas qu'un peu. Voilà ce qui occupe ton esprit tandis que cette fichue chemise quitte tes épaules. Camille, elle, attend simplement que tu fourres ta langue dans sa bouche.
Est-ce qu'elle t'aime, au moins? Un peu, sans doute. Évidemment, cette vaste blague ne durera guère. Camille se lassera rapidement de ces bourrelets, de ces tempes grisonnantes, des ridules qui cernent ce regard émeraude. Ce cliché pathétique - un quadragénaire aux yeux fatigués malaxant les seins d'une gamine - va finir par lui donner la nausée. Tu devrais même prendre les devants. Lui faire comprendre que ce n'est pas raisonnable. Elle est délicate, plus que désirable, ses jambes interminables sont terriblement douces, parfaitement épilées. Elle ne devrait pas se laisser toucher de la sorte par un vieux con. Camille devrait plutôt se laisser séduire par son timide voisin d'amphi. Deux mains gauches en amour, des cheveux hirsutes, une hygiène buccale tout juste acceptable, mais des mollets musclés, une âme fleur bleue, et l'âge idéal, surtout. Elle ferait mieux de se rhabiller, de le rejoindre, de s'enfuir.
Au passage, cela t'éviterait quelques ennuis. Parce que, cerise sur le gâteau, tu connais son père. A la fin des année quatre-vingt, vous avez taillé la route, franchi les Pyrénées, campé à l'écart des touristes et des bungalows. Vous avez pris des cuites sur la plage, des cuites agrémentées de pétards, et tout vous paraissait clair et léger. A l'époque, c'était la misère, vous travailliez dans des bars louches, vous confectionniez des hot dogs au mépris des règles élémentaires d'hygiène, tout ça pour payer vos études de droit. Tout semblait possible, le monde paraissait plein de surprises. Vous pensiez que vous auriez une vie grandiose et aventureuse. Un peu plus tard, à son mariage, coincé entre ta future ex-compagne et un notaire passablement gâteux, tu as mangé du canard. L 'année suivante, au baptême de Camille, tu es venu seul, et tu as mangé de l'agneau. Non, ce n'est vraiment pas sérieux. Pourtant, tu te tais. Tu la laisses même caresser le renflement qui s'est formé dans ton pantalon...
Environ une demie-heure plus tard. Une chanson des Rolling Stones te fait sursauter. Cela provient de son portable. Pas le temps de lui demander pourquoi elle a choisi ce vieux truc ringard en guise de sonnerie : elle a déjà décroché. A l'autre bout du fil, une certaine Chloé. Sa meilleure amie, ou peut-être sa cousine. Chloé aussi a une longue carrière d'être humain à mener. Un D.E.S.S. en management et administration des entreprises, une césarienne, une liaison extra-conjugale avec un maître-nageur, une liposuccion abdominale. Marcher sur des sentiers bruns pour voir la mer grise, et se convaincre que la Bretagne n'était pas forcément une bonne idée. Enrouler une bande de gaze autour de la cheville d'un gamin braillard aux lèvres chocolat et aux doigts pleins de feutre. Se faire convoquer par un type bedonnant parce que ce même gamin braillard a piqué dans la caisse des scouts. Au bout du compte, Chloé mourra, forcément. Dans la chambre mouroir d'une maison de retraite Les Glycines, ou L'Age d'or. Ou bien en plein air, dans la mer, à cause d'une crampe - peut-être l'été de la Bretagne... Cependant, Chloé mangera toujours sur l'herbe quand l'herbe mangera sur toi.
Tu reboutonnes ta chemise. Dans un futur proche, il faudra accepter de dîner avec Chloé, avec Laurent, avec tous les amis de Camille. Porter un blouson au cuir usé, pour faire jeune. Se sentir très masculin, protecteur, extrêmement détendu. Empester l'after-shave bon marché. Tenter de s'immiscer dans les conversations, chercher à lancer des phrases drôles d'un ton naturel... Collectionner les bides et les moments de solitude, surtout. Tu t'embourberas dans des commentaires malvenus sur de jeunes étoiles de la chanson française ou la dernière émission de télé-réalité à la mode. Tu provoqueras des moues dubitatives et des regards courroucés. Le regard dans le vide, tu essaieras de te volatiliser, de disparaître. Tu chercheras le moyen le plus élégant de les abandonner avant les profiteroles maison. Simuler une crise d'épilepsie? Évoquer une panne de pacemaker? Finalement, tu resteras jusqu'au bout, dans une sorte de semi-présence molle, un peu stupide. Mais, bien-sûr, dès la sortie, Camille te crachera dessus.
Non, ça ne peut pas coller entre vous. Elle a raccroché : c'est le moment de lui parler. De la quitter...
« Je t'aime. »
La vie est étrange, songes-tu. Surprenante. Un jour on s'enthousiasme pour les joues roses d'un bébé capricieux, laid et braillard, en se jurant intérieurement que jamais, ô grand jamais, on ne se fera prendre au piège de la paternité. Le surlendemain ou presque, on fait glisser un slip blanc le long des jambes de la version à peine majeure du dit bébé. On est bourré de remords, évidemment. On s'attend à ce que le père, un ami de longue date, débarque chez vous un matin, ivre de colère, armé d'une carabine vingt-deux long riffle - on l'aura bien mérité. Malheureusement, on persiste. La culotte valdingue à l'autre bout de la pièce, et on sourit béatement, parce qu'on a tout autant envie qu'elle de remettre le couvert. Parce qu'on a envie de se sentir vivant entre de jeunes bras constellés de taches de rousseur.
« Moi aussi, mon ange. »
Ce jour-là, donc, tu ne lui dis rien. Et tu n'es pas congédié. Pas encore.
Libellés : Nouvelles - textes inédits


Eh bien, dis donc... une sacrée production! T'en as une caisse pleine ma parole. Juste un doute, c'est tellement asséré dans le sentiment que je me demandais, c'est un poil ridicule... c'est du vécu cette embardée morale? Peut être pas dans les mêmes circonstances, juste un peu... non?
Posté par
Lazare |
02 octobre, 2007
> Lazare : Une caisse, non, juste une petite production estivale que je livre au compe-goutte... Et côté inspiration, bah, c'est marrant que tu parles de ça, en fait... mais pas du tout, en fait. Juste un peu d'observation, mais rien de personnel, vraiment. Merci d'être passé, en tout cas, l'ami
Posté par
A.D. |
02 octobre, 2007
piace per mio
Posté par
Lazare |
02 octobre, 2007
Plusieurs fois qu'en lisant des nouvelles de cette série je pense à cette chanson de Goldman (et j'aime bien JJG, je précise;) : "Des vies"...
Dans le fond comme dans le ton...
Je panse, donc je suis ;)
Posté par
secondflore |
02 octobre, 2007
> SF : Que des vies pas les mieux, pas les pires... Oui, je la connais, celle-là. Bah merci du compliment! Et tu me l'as mise dans la tête pour la journée, je crois :-)
Posté par
A.D. |
03 octobre, 2007
Eh bien tu vois, en relisant les commentaires (O narcissisme du blogger!) je me suis rendu compte que le mien pouvait porter à confusion. Quand je dis "c'est un poil ridicule..." je parlais bien entendu de ma question. Parce que le texte est au poil, lui!
Posté par
Lazare |
03 octobre, 2007
> Lazare : Oh mais ne t'inquiète pas, j'avais compris :-))
Posté par
A.D. |
03 octobre, 2007
Chapeau bas. Cette nouvelle est aussi objectivement superbe qu’elle m’est subjectivement ignoble. Que dire d’autre…
Posté par
Vagant |
11 octobre, 2007
Ah mais mille mercis, Vagant. Et bienvenue, aussi.
Posté par
A.D. |
12 octobre, 2007
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