Mehmed le Conquérant (seconde partie)
(...)
Matériel pour cryogéniser Mehmed pour deux mois :
- 1 sac congélation
- 1 petit fermoir (ceux en papier avec le fil de métal au centre)
- De l’eau
- Mehmed
- 1 congélateur
Il suffit ensuite de transvaser Mehmed de son bocal vers le sac congélation, qu’on aura pris soin de remplir d’eau auparavant, puis assurer la fermeture du susdit sac congélation à l’aide du petit fermoir, qu’on enroulera avec précaution (c’est fragile ces bidules). Finalement on placera le dispositif (sac fermé+poisson) dans le congélateur.
Ah oui mais là on va avoir la SPA au derche, la presse locale va s’en mêler. Ils font déjà des tas d’histoires sous prétexte que les gens laissent leurs chiens ou leurs mémés sur des aires d’autoroute. On peu décemment pas laisser Mehmed sur une aire d’autoroute. Je veux dire, c’est pas par empathie, ni par peur qu’il souffre, mais non, Mehmed, c’est un poisson qui a la classe, limite jet-set, il prend pas l’autoroute pour partir en vacances, il prend l’avion, il va à l’étranger.
Fatigué de ne pas trouver de solution, j’ai opté pour un certain attentisme… j’aviserai quand Mehmed sera là et qu’on aura fait connaissance.
Le jour J est arrivé, je suis allé acheter Mehmed. Ah, ça me fait mal de revenir à des considérations bassement matérielles pour évoquer la rencontre entre Mehmed et moi, mais voilà, en pleine ère post-industrielle, Mammon est roi. Alors oui, j’ai échangé quelques deniers contre une belle histoire d’amour avec mon poisson. Et son habitat : comme dans mes rêves, un joli ocal, lisse, rond, sans trace de doigts. Comme une boule de cristal. Dedans j’ai mis des petits galets, quelques pousses vertes, pour lui rappeler la mer, et puis le scaphandrier. Je l’ai appelé Armstrong, parce qu’il a été le premier à poser le pied sur le territoire de Mehmed. Et j’ai rempli le bocal d’eau et puis j’ai installé Mehmed chez lui. Et comme je voyais pas où pendre la crémaillère, j’ai accroché une petite échelle, pour Armstrong, si jamais il voulait sortir à l’air libre. Et puis je les ai regardés, encore et encore. Il était beau mon Mehmed, petit, fin, avec des yeux intelligents, ça se voyait qu’il me comprenait. Le matin il venait faire trois petits tours sous mon nez, pour me saluer. Des instants de joie simple, de complicité. Mehmed et moi on est fait du même bois. Souvent quand je prends des bains je pense à Mehmed, à ses sentiments, et ça me permet, à moi aussi de mieux le comprendre.
Bon, par contre, autour de moi, c’était moins la joie. Déjà y en a plein qui le trouvait moche, insignifiant. Banal. Mais c’est ça qui le rend beau Mehmed : pour celui qui ne fait pas l’effort de voir, c’est un poisson rouge, le poisson rouge je devrais dire. Moi je vois tous ses détails, ses petites failles, ses spécificités. A force je commençais même à comprendre ceux qui ont un chien, ou un chat…Et puis il y avait ceux qui me disaient « Mais pourquoi tu en prends pas un deuxième ? Il doit s’embêter ton poisson ! » Et là, j’avoue, c’était un peu par égoïsme…j’avais pas envie de partager Mehmed. Ca m’aurait fait mal qu’il accorde de l’attention à quelqu’un d’autre, que ses grands yeux pleins d’amour regardent un autre que moi. C’était Mehmed et moi. Point barre.
Le temps a passé. Trop vite, et l’été est arrivé, et avec l’été le temps des migrations pendulaires à grande échelle pour ces consommateurs de tourisme, d’exotisme et de différent que nous sommes. Moi aussi je partais. Tout le monde autour de moi partait. Retour à la case départ. Que faire de Mehmed ? Pas de solution satisfaisante. Jusqu’au jour où…
…la veille du départ, moi pour mon camp scout, mes parents pour la Costa Brava, nous avons organisé un petit dîner impromptu. On a fait ça tranquillement dans le jardin, ma sœur était partie chez le traiteur, histoire de pas faire de vaisselle – une veille de départ, c’est pas pratique. Je garde de cette soirée un souvenir enchanté, on s’était installé dans le jardin, avec des petites lanternes un peu partout sur la pelouse, la musique cubaine couvrant à peine le chant des grillons.
« Aïe, je me suis fait piquer par un moustique !
- Attends, on va te mettre de la crème.
- Il est quand même génial ce traiteur, les nouilles sont cuites à merveille, juste assez croustillantes et pas trop grasses…
- Et t’as goûté aux rouleaux de printemps ? Une merveille…avec la coriandre et la menthe, c’est d’une fraîcheur incroyable.
- Passe-moi le rosé, tu veux ?
- Tiens, je vais chercher le tire-bouchon.
- Il reste des sushis ?
- Oui, au frigo, j’apporte ça avec le tire-bouchon. Il vous faut autre chose ?
- Non, c’est bon !
- Ah t’as vu, c’est marrant, il a mis une deuxième sorte de sushis…T’avais bien demandé juste saumon ?
- Ben oui…Il a dû vouloir nous faire goûter une nouvelle recette…Tu trouves pas qu’ils ont une drôle de couleur ?
- Je sais pas, mais ils sont drôlement bons les nouveaux…Tu penseras à en reprendre la prochaine fois ? »
Et si quiconque m’accuse de cruauté gratuite, je plaiderai le crime passionnel.
La Fraise
Libellés : Les invités de JICSVB, Nouvelles - textes inédits


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